Enfantines keffoises

Sicca Venier
Extrait de "Nouvelles bambochades tunisiennes"

I

Mon village, salut! Nom sec et rocailleux,
Toi qui te nommais Kef, autrement dit : Rocher,
Jadis tu te nommas d'un nom évocateur,
Mariant le numide et le parler de Rome,
Rappelant le soleil qui assèche et assomme
Ainsi que la Déesse aux baisers capiteux ;
Indélébilement par le ciseau gravé
Sur le cippe, la stèle ou le marbre glorieux,
Ô nom, toi qui fus doux sur des lèvres inhumaines
Lesquelles, trop meurtries d'avoir dans des buccins
Soufflé, te susurraient : Sicca Veneria
Tu chantes à mon oreille, ô nom que modula
Jadis l'hiérodule au fond du soir serein,
Quand bruissait le temple jusqu'aux architraves,
Les jets d'eau hoquetaient en sanglots graves...

II

Bastion numide, avant d'être berceau d'Arnobe,
Après les soirs sanglants, tu eus les blanches aubes
et vers ton ciel jaillit d'emblée et d'un élan
La croix du Christ avec l'islamique Croissant.
Ottomane Kasbah, millénaire défi
Au vent chaud du désert, aux hiémales pluies,
Tu domines la plaine comme un vol de rapace.
Le temps passe sur toi sans laisser nulle trace :
A ta masse carrée et superbement haute,
D'un air crâne et hautain, impavide, s'accotent
Le village pentu, ses rues qui dégringolent
Vers l'olivaie - haut lieu de buissonière école...

III

Vous, oliviers du Kef, qu'êtes vous devenus ?
On y chassait la grive aux premiers froids venus
Et certains garnements aux heures les plus chaudes
Des longs après-midi allaient à la maraude
Dans les vergers, enclos par le mur végétal
Que dressait l'acérée phalange des nopals
Est-il vrai qu'en vertu de l'auto souveraine
Une route aujourd'hui au coeur de ton domaine
Passe ? Et l'on a décimé tes arbres séculaires.
Les odeurs de l'essence et sa pollution
Sont venus supplanter la végétation
Et l'herbe n'est plus, où tout est goudron et pierres

Adieu, mon olivaie, qui fus ma Brocéliande !
Il est bien mort, hélas ! Les temps de mon enfance,
Emportant dans sa mort l'enfantine légende
Qui longtemps a charmé mes rêves d'innocence...

IV

Salut, ma Bandusie, ô fontaine, ô sphinx,
qui sourds on ne sait d'où et chantes éternelle
Par tes tuyaux rangés comme ceux des syrinx !
Mais pour te louanger ma flûte est par trop frêle...

(...)

X

Hélas, je ne suis plus l'enfant natif du Kef,
Et l'usure des ans fait perdre tout relief
Non seulement au bronze des anciennes médailles,
Mais elle éprouve aussi mon coeur d'homme
Qui bat toujours moins fort, que le doute travaille;
Mon vieux coeur harassé - vieille bête de somme -
Qui s'accroche à la vie, même s'il n'en peut plus...
Vivre avilit, est-il dit; peut-être est-elle triste
La vérité selon un autre moraliste.

Mais au vert paradis à tout jamais perdu,
Quel chemin nous y mène? Et, pèlerin fourbu,
Que leurre le mirage et que l'espoir relance,
Serai-je condamné sans bâton ni besace
A cette vaine quête, à cette rude errance
Sur des routes sans fin où se perd toute trace?...
Qui me redonnera le Kef de mon enfance?...